À l’heure où l’IA s’impose dans les entreprises, la qualité de ses productions dépend moins de la machine que de celles et ceux qui savent la cadrer. L’expérience devient le premier filtre : celui qui donne du sens, valide l’information et garantit la cohérence.
On nous promet un futur où l’intelligence artificielle augmenterait nos capacités, réduirait notre charge mentale et libérerait du temps pour l’essentiel. La réalité, en 2025, est tout autre : l’IA ne sert pas l’humanité, elle sert d’abord des stratégies économiques. Elle dessert les jeunes qui entrent sur le marché du travail… et, paradoxe majeur, dépend des seniors pour fonctionner correctement.
Ce que nous vivons aujourd’hui tient moins d’une révolution technologique que d’une crise de sens du travail – une crise où l’expérience humaine devient à la fois indispensable, dévalorisée et mal comprise.
L’IA ne licencie personne : ce sont les dirigeants qui l’utilisent comme prétexte
« Ce ne sont pas les IA qui licencient, mais les patrons de la tech. » Article de l’Humanité 11 novembre 2025.
Depuis 2023, plus de 200 000 salariés ont été remerciés dans les géants du numérique. Pas parce que l’IA a soudainement acquis une autonomie magique.
Parce qu’elle constitue un cheval de Troie rhétorique idéal pour justifier :
– des plans sociaux,
– des coupes budgétaires,
– et un tri entre activités jugées stratégiques ou non.
Dans l’article de L’Humanité, les témoignages sont clairs : l’IA est le prétexte parfait pour accélérer une logique de réduction des coûts déjà présente depuis des années.
Les jeunes diplômés : premiers sacrifiés du “tout IA”
Contrairement au discours commun qui prétend que les jeunes seraient “naturellement à l’aise” avec l’IA, les faits montrent l’inverse. L’article de L’Humanité met en lumière cette contradiction : les premiers touchés par les suppressions d’embauches sont les jeunes diplômés.
« Si on ne recrute plus de juniors, comment vont-ils acquérir de l’expérience ? » questionne Gilles Gateau, président de l’APEC dans cet article de l’Humanité.
Cette phrase résume parfaitement le problème.
Quand les entreprises confient leurs tâches d’entrée de carrière à l’IA “pour aller plus vite” ou “réduire les charges”, elles détruisent le socle même de la transmission du savoir. Un marché du travail où l’on supprime les juniors et les stagiaires est un marché qui s’assèche et crée une pénurie d’experts pour demain.
Le discours de l’efficacité masque une réalité : sans formation, il n’y a pas d’avenir.
L’IA dépend… de l’expertise des seniors
« Pour prompter et juger la réponse, il faut avoir appris à écrire ou connaître un sujet. Les seniors ont largement l’avantage. » Interview de Laetitia Vitaud, France inter le 14 novembre 2025.
C’est probablement l’un des renversements les plus importants du débat public.
Contrairement à l’idée reçue, l’IA n’est pas un outil qui favorise les jeunes au détriment des seniors.
Pourquoi ?
Parce que l’IA ne sait rien.
Elle produit du texte.
Elle imite des schémas.
Elle invente parfois (hallucinations).
Elle se trompe souvent.
Pour repérer ses erreurs, hiérarchiser l’information, analyser un problème, reformuler clairement – bref, pour utiliser l’IA de manière professionnelle – il faut :
– savoir écrire,
– comprendre les nuances,
– maîtriser un métier,
– analyser un sujet.
Ce sont précisément les compétences que seule l’expérience construit.
Les seniors ne sont donc pas perdants : ils deviennent essentiels.
Un débat profondément âgiste
Nous vivons avec un biais générationnel tenace :
– les jeunes seraient compétents “par nature” avec les technologies,
– les seniors seraient dépassés.
Ce discours est déjà discutable. Et ce alors qu’il imprègne le monde du travail en France.
Avec l’IA, il devient complètement faux.
On observe actuellement sur le marché du travail :
– des jeunes bloqués à l’entrée,
– des seniors, pourtant indispensables pour contrôler l’IA, tenus à l’écart,
– des organisations qui, en supprimant les juniors, détruisent leur propre avenir.
L’innovation technologique ne remplace pas l’humain : elle rend encore plus indispensable le savoir-faire, le jugement, la capacité critique – exactement ce que l’on acquiert avec le temps.
Loin de résoudre les inégalités, l’IA aggrave les effets du manque de transmission.
Un risque sociétal : la perte de compétence et… d’humanité
« C’est ainsi que l’IA fonctionne : elle saucissonne des problèmes en étape et les résout un à un, et de la manière la plus productive possible« , explique Pierre-Yves Gosset coordinateur des services numériques de Framasoft. « Mais la plupart des métiers sont beaucoup plus que ça : on risque de perdre toute humanité, ce qui relève du non-dit, des savoir-faire qui divergent des compétences acquises ». L’Humanité, 12 novembre 2025.
Quand les entreprises pensent “IA = gain de temps”, elles oublient ce que l’IA ne fait pas : comprendre un contexte, sentir un public, choisir un angle, construire un raisonnement, faire un arbitrage, transmettre une culture professionnelle.
En supprimant les postes juniors et en surchargeant les seniors, les organisations prennent un risque majeur : l’assèchement des savoirs.
Elles créent une dépendance excessive aux outils, tout en affaiblissant les compétences humaines qui permettent de les utiliser avec intelligence. Le Finaciel Times décrit la crise de l’emploi qui pourrait frapper la jeune génération comme une « job apocalypse« .
Dans l’analyse SemantiK menée en 2025 sur les métiers de la rédaction et de la communication, les professionnels bretons expriment le même constat. L’IA augmente la productivité, mais la qualité dépend entièrement du regard humain, et les clients préfèrent des contenus guidés par une expertise, pas générés automatiquement.
Pour les TPE/PME : croire que l’IA va “faire le travail” est un piège
Dans l’accompagnement que je fais auprès des entreprises, je vois se dessiner quatre écueils fréquents :
1) Penser que l’IA produit du contenu stratégique.
Non : elle produit du contenu plausible.
2) Penser que l’IA garantit la cohérence de la communication.
Non : elle amplifie les incohérences si l’humain ne pilote pas la stratégie.
3) Penser que l’IA remplace l’expertise.
Non : elle la rend plus nécessaire.
4) Penser que l’IA permet des économies.
Non : pas à moyen terme.
Les entreprises qui se développent aujourd’hui sont celles qui maîtrisent à la fois la stratégie, l’opérationnel et l’usage raisonné de l’IA.
Ce que SemantiK défend : une IA guidée, pas subie
Je le vois chaque jour dans mon métier :
– l’IA peut aider.
– Elle peut accélérer.
– Elle peut simplifier certaines tâches.
Mais elle ne peut pas :
– décider d’un message,
– contrôler une cohérence de marque,
– porter une vision,
– comprendre ce qui fait la valeur d’une entreprise,
– créer un lien humain.
C’est pourquoi je défends une approche claire : l’IA comme outil, pas comme narratif social, pas comme prétexte économique, pas comme substitut à l’expérience.
Le rôle d’un accompagnement comme celui de SemantiK est d’aider les entreprises à utiliser l’IA sans perdre leur identité et leur maîtrise.
Pas de manichéisme.
Le futur du travail n’a pas besoin d’une IA toute-puissante. Il a besoin d’humains puissants car expérimentés, formés et critiques.
L’IA n’est pas l’ennemie. Elle n’est pas LA solution non plus. Elle est un outil qui oblige à revaloriser ce que nous pensions acquis : le savoir-faire, l’expérience, la transmission, la cohérence, la culture professionnelle.
Elle dessert les jeunes quand elle remplace les postes qui devaient les former. Elle dépend des seniors quand elle doit produire quelque chose de fiable. Et elle ne sert pas l’humanité si elle devient le prétexte pour casser les trajectoires professionnelles, et au-delà des vies.
Le futur du travail ne pourra pas être “automatisé”. Il devra être guidé, éclairé, structuré, humain.
C’est précisément ce que SemantiK propose : redonner du sens aux mots, de l’impact aux messages, et une place centrale à l’expérience humaine dans l’usage de l’IA.
Laëtitia Vitaud
Analyste des transformations du travail.
Laëtitia Vitaud est une spécialiste reconnue des mutations du travail et des impacts socio-économiques des technologies. Autrice, conférencière et consultante, elle intervient régulièrement dans les médias, les entreprises et les institutions pour éclairer les évolutions liées à l’IA, à l’organisation du travail et à la productivité. Elle contribue également à des plateformes d’analyse comme Welcome to the Jungle et coanime le podcast Nouveau Départ.
Elle vient de publier L’atout âge. 64 clés pour transformer la diversité générationnelle en force chez Eyrolles.
Pierre-Yves Gosset
Pilier du numérique libre et des communs numériques
Coordinateur des services numériques au sein de Framasoft, association française d’éducation populaire au numérique qui développe et promeut des outils libres. Pierre-Yves Gosset défend le logiciel libre et des communs numériques. Il a supervisé des projets phares tels que Framakey, la campagne Dégooglisons Internet, ou encore le collectif CHATONS qui fédère des acteurs de l’hébergement libre et solidaire.
Il incarne une vision du numérique comme bien commun, où les outils doivent être ouverts, contrôlables et adaptés aux usages collectifs. Sa dernière conférence explore le futur avec l’IA : https://www.librealire.org/ce-n-est-pas-l-ia-que-vous-detestez-c-est-le-capitalisme .



